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Mais non, ce jeune homme avait une envie, une grosse envie,
une envie plus forte que celle de bien d’autres… une envie un rien
désuète en ces temps de disette, une envie un peu folle –
d’ailleurs on lui a dit à la Drac à l’époque
(parce qu’évidemment l’histoire se passe au siècle
dernier) : « Ne faites pas ça, vous allez ruiner votre famille
et gâcher votre avenir » –, mais, bon, le jeune homme est
entêté (l’utilisation ici du présent veut dire qu’il
l’est encore, et c’est une bonne nouvelle) et il ne s’occupe
pas des empêcheurs de créer en rond, il fonce, il frappe aux portes,
il les pousse, il les bloque, il assiège, il s’infiltre, il convainc,
bref, il fait ce qu’il avait dit qu’il ferait, ce qu’il avait
rêvé qu’il ferait, il crée une revue. Une revue littéraire
et patrimoniale et photocopiée, au titre pour le moins osé –
prétentieux, amusé, cynique… ? – L’Indispensable
Revue.
Mais l’aventure est plus ancienne encore. Au lycée, déjà,
le jeune homme avait participé à deux journaux, dont un avec son
compère d’alors Olivier Mony – Jet –, puis
à l’université ça avait continué avec le projet
d’alors (qui n’a jamais vu le jour), Amok – titre
emprunté à Stefan Zweig… – « J’avais obtenu
un entretien avec Hervé Guibert et des contributions diverses en art
et en théâtre », précise le jeune homme. Le goût
est là, l’envie est là, l’histoire peut commencer.
Xavier Rosan – le jeune homme – rencontre Olivier Schiltz et Jean-Claude
Lasserre à l’Inventaire, c’est le début d’une
belle amitié, de celles qui vous fondent, vous nourrissent et vous aident
à grandir. Hélas, ces deux-là ont aujourd’hui disparu,
embarqués par des maladies modernes, et ils manquent à tous ceux
qui les ont connus.
La photocopie n’a qu’un temps et, en 1989, à l’automne,
Le Festin n° 1, imprimé – un peu chargé en
encre – paraît, surtitré « Lettres, lieux, vues
», à 1 000 exemplaires. Au sommaire : un entretien avec Jean-Marie
Planes au Jardin public, un petit dossier sur Saint-Joseph de Tivoli –
nombre de rédacteurs de la revue ont usé sur les bancs de l’établissement
leurs fonds de culottes –, une approche de Paul Gadenne – avec un
texte inédit : « Discours d’usage » – et quelques
curiosités regroupées sous le titre : « L’Album du
voyageur en aquitaine au XXème siècle ». Car l’Aquitaine,
d’emblée est présente, c’est bien du patrimoine de
la région tout entière, que Xavier Rosan entend rendre compte.
Quarante-neuf numéros plus tard – le n° 50 vient de paraître,
consacré aux « Rivages atlantiques » –, le jeune homme
est encore un jeune homme et c’est à la fois rafraîchissant
et rassurant. Là où d’autres s’épuisent physiquement
et moralement, Xavier Rosan semble posséder un élixir de jeunesse
qui lui permet de se fortifier au contact des épreuves. L’équipe
change, vieillit, rajeunit, ça bouge dans les bureaux du Festin,
même si un noyau de fidèles de la première heure est toujours
là parmi les bénévoles, le monde est ainsi fait qui fait
se croiser et se décroiser les destinées. Nombreux sont ceux qui
sont passés par là et qui aujourd’hui, loin des agapes de
la petite bande, se nourrissent toujours au banquet de l’édition,
et c’est tant mieux.
Cinquante numéros, ce n’est pas rien. C’est que ce mélange
judicieux de disciplines, lieux et époques, on le voit bien, plaît,
séduit même et un public de plus en plus large. Et ce n’est
pas une mince gageure que de vouloir intéresser le public sur des patrimoines
de proximité et, de ricochet en ricochet, de course haletante aux financements
en invention et en dialogue, la revue se construit de rencontres et de faux
hasards.
Et si, au tout début, deux mécènes et la Caisse des dépôts
et consignations interviennent ponctuellement pour accompagner les maigres économies,
depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, le Conseil régional
d’Aquitaine et la Direction régionale des affaire culturelles aident
très régulièrement à dresser la table. Puis, en
1997, les départements sont arrivés et un comité de pilotage
a été constitué (composé des cinq départements
d’Aquitaine, du Conseil régional, de l’Arpel et de la Drac),
qui, en plus de verser son obole, accompagne la revue sur l’évolution
de ses projets.
Car, longtemps bénévoles, les « cuisiniers » sont
aujourd’hui, fort heureusement, rémunérés pour leur
travail. La première à être salariée fut, en 1994,
Véronique Schiltz – qui vivait alors à Nancy – pour
son remarquable travail de mise en page – qui n’est pas étranger,
loin s’en faut, au succès de la revue –, que jusque-là
Xavier Rosan avait assuré lui-même, tant bien que mal, et que poursuit
depuis l’an 2000, avec infiniment de justesse, Gilles Esparbet. Depuis
1992, ce sont donc huit personnes qui travaillent à l’élaboration
de la revue et de quelques livres – « Nous en faisons de moins en
moins », constate Xavier Rosan. Deux personnes à la rédaction,
deux au graphisme, deux au commercial (presse, ventes et abonnements), un administrateur
et un directeur de la publication. Et il suffit de passer voir la petite bande
à l’improviste pour constater que ça bosse dur.
« Les difficultés que nous avons rencontrées, durant ces
quinze années, nous ont poussés à accomplir un gros effort
pour atteindre un public plus vaste. La revue coûte cher et, même
si elle se vend très bien, nous ne dégageons pas suffisamment de
bénéfices pour nous passer des subventions. Les aides publiques
nous permettent précisément de continuer et de développer
ces publics. C’est irremplaçable. C’est pourquoi nous essayons
de rendre les fonds documentaires le plus attractifs possible, pour montrer
à chacun qu’il y a dans cette richesse régionale, fatalement,
quelque chose qui l’intéresse et qu’il ne connaît pas
encore. »
Entre-temps, Le Festin est diffusé dans les réseaux presse
– malgré les gros taux de retour – et travaille toujours
en direct avec les librairies, à la dynamique irremplaçable, régulièrement
visitées par la directrice commerciale, Maider Lassus Olasagasti.
Quelques livres paraissent, dont le fameux et remarquable Art et bourgeoisie
de Dominique Dussol – « C’est un livre qui a magnifiquement
marché. Une grande réussite à tous points de vue »
– ou La Lumière du Sud-Ouest d’après Roland
Barthes, premier projet à être né directement de la revue
en se tournant vers le livre, les volumes des Guides de l’Aquitaine (Soulac,
Arnaga…), des Itinéraires du patrimoine (Hossegor, La Baïse)
ou, un des chouchous de Xavier Rosan, Écrivains en Aquitaine.
« C’est un livre qui correspond totalement à l’esprit
de la revue. L’identité culturelle aquitaine – si elle existe
– est le résultat de quelques-uns des mélanges que nous
avons mis au jour dans ce livre. » En effet, des écrivains sont
passés, repartis et ils ont donné à l’Aquitaine quelque
chose de particulier qui n’est peut-être pas toujours perceptible,
mais qui reste bien présent, en retour la région a infléchi
leur travail, peut-être même parfois leur vie. Ainsi, ce beau livre
entraîne sur les traces de Catherine Pozzi, Gabriel D’Annunzio,
Jean Cocteau ou Thomas Edward Lawrence, parmi d’autres, qui tous, à
un moment ou à un autre ont arpenté les routes et chemins aquitains.
Outre les livres, Xavier Rosan a même inventé une seconde revue,
La Longue Vue qui, aujourd’hui, n’a paru que deux fois.
« J’ai dit dès le départ que ce serait une revue à
parution irrégulière. Petit à petit Le Festin
avait pris un tournant “plus sérieux”. La Longue Vue
a permis à un moment donné de faire autre chose et de se faire
tout bonnement plaisir hors de tout carcan ou conditionnement scientifique. L’idée
était de collecter des documents sur le pourtour méditerranéen.
Pour le moment, nous nous sommes arrêtés à Trieste. »
La Longue Vue a été très soutenue par Jean-Louis
Froment et le Capc.
Aujourd’hui, Le Festin est à un tournant de son existence.
Délestage du côté associatif dans ce qu’il a de contraignant,
afin de passer à une étape nouvelle, plus professionnelle. «
Les aides aux salaires sont en train de disparaître, il va donc nous falloir
trouver des solutions pour les compenser. Elles sont à trouver en interne,
nous devons réfléchir toujours sur ce que nous avons à vendre
et comment nous le vendons, en prenant garde à ne jamais maltraiter l’esprit
de la revue. »
Alors, quel avenir pour Le Festin ?
« L’avenir proche, je le regarde avec lucidité et quelques
craintes. La revue a de bons atouts, elle est bien repérée. Il
faut absolument augmenter sa pertinence et sa rentabilité. Nous disposons
d’un important fonds d’articles épuisés parus dans
des numéros, il faut le faire vivre et peut-être les prolonger
dans le cadre de la Banque numérique du savoir (BNSA) – c’est
à l’étude. D’ores et déjà nous avons
créé un site sur les musées aquitains – http://musees.aquitaine.fr
– pour lequel nous sommes aidés par le Conseil régional
d’Aquitaine, la Drac Aquitaine (ministère de la Culture) et l’Union
européenne ; il intègre déjà le programme de la
BNSA. »
Déjà, le jeune homme est en route vers son prochain numéro,
il fouille, sa mémoire, la mémoire, le patrimoine que nous pouvons
partager, et nous concocte pour la rentrée, un menu de premier choix.
Le Festin (revue & éditions)
créé en septembre 1989
association loi 1901
prix au numéro : 10,50 € (15 € pour les numéros thématiques)
abonnements : 1 an 41 € / 2 ans 79 €