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Gabriele D’Annunzio

Arcachon (33)

Lorsqu’il arrive à Arcachon en 1910, Gabriele D’Annunzio, criblé de dettes et poursuivi des assiduités de nombreuses maîtresses délaissées, veut se faire oublier. Il choisit l’« extrême Occident » du Bassin, non sans avoir préalablement dépêché son secrétaire particulier pour tenir le rôle de rabatteur immobilier. La star des lettres italiennes descend dans le Sud-Ouest sous un nom d’emprunt. Comme on ne change pas un homme tel que lui – à plus forte raison le « surhomme de la Côte d’Argent », ainsi que le gratifia Guy de Pierrefeux – la véritable identité de D’Annnzio ne tarda pas à être révélée, au fur et à mesure des frasques qui défrayaient les chroniques de ses villégiatures successives.
D’Annunzio brillait du génie d’habiter les maisons. Il loua le chalet Saint-Dominique, au Moulleau, près d’Arcachon, déjà meublé, ne supportant pas le vide, puis il le décora entièrement à son goût, jetant les anciens meubles et objets de style bourgeois, pour les remplacer par un mobilier et tout un décor conçus par lui-même.
Belle villa aux poutres apparentes, Saint-Dominique est sise « à la pointe d’un monticule pelé » (Jean Cocteau) face à la mer, la forêt de pins des Landes bordant ses autres côtés. Quand Cocteau visite l’endroit, en 1917, D’Annunzio l’a déjà délaissé. Cependant, la maison demeure « pleine de livres, de moulages du Louvre, de devises en or – capharnaüm confortable et “genre sublime” dont D’Annunzio a l’habitude. » Si la décoration, mélange d’objets du terroir (échasses, patins de parqueuses d’huîtres, hapchots de résiniers…) et de souvenirs personnels offre le spectacle d’un bric-à-brac surchargé, le chalet en lui-même présente une disposition assez simple sur trois étages : au rez-de-chaussée, une sorte de hall, un vestibule et la salle à manger attenante aux cuisines ; au premier étage, un petit salon, un cabinet de travail, un cabinet de toilette touchant à une première chambre à coucher ; au deuxième étage, une seconde chambre, contiguë à la buanderie, permet à l’écrivain d’éviter discrètement les visiteurs inopportuns et de recevoir ses relations privilégiées. « De grandes bibliothèques entouraient la table où le maître travaillait ; d’autres, plus petites, tapissaient toutes les autres pièces, et jusqu’à l’escalier de bois qui reliait le rez-de-chaussée au premier étage. » (Françoise Werner, Romaine Brooks) 5000 livres trouvèrent leur place sur des étagères en noyer, recouvertes de nombreuses inscriptions en français et en italien. Coût de l’opération : 600 000 francs.
S’il dépensa énormément pour l’aménagement de sa villa, le poète, en définitive, reçut relativement peu. Il se contenta d’y vivre pleinement ses liaisons amoureuses avec Romaine Brooks ou la comtesse Golubev (installée à proximité, au Pyla) et d’y beaucoup écrire : des articles, des discours, notamment, et son Martyre de saint Sébastien, pour la révélation de l’époque issue des Ballets russes, Ida Rubinstein. Il ne quitta définitivement le chalet, le Bassin et la France qu’en 1916 pour s’engager en Italie dans le premier conflit mondial. Quelques années plus tard, il éleva, avec l’appui de Mussolini qui se débarrassait à bon compte de ce belliciste de plume assez encombrant, l’extraordinaire résidence du Vittoriale, sur le lac de Garde, réplique démesurée du chalet arcachonnais.
Xavier Rosan

 
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