L’enfance de Roland Barthes (né à Cherbourg, en 1915) est bayonnaise, elle se déroule dans la maison Lanne, aujourd’hui disparue, jadis située au coin des allées Paulmy et de l’avenue de la Légion-Tchèque : « Une maison dans un grand jardin, reste d’une ancienne corderie. » Elle était « peu grande, posée sur le côté d’un jardin assez vaste, on aurait dit un jouet-maquette en bois (tant le gris délavé de ses volets était doux). Avec la modestie d’un chalet, elle était pourtant pleine de portes, de fenêtres basses, d’escaliers latéraux, comme un château de roman. »
(Roland Barthes par Roland Barthes) De Bayonne, l’auteur de
Mythologies garde longtemps le même attachement qu’à l’enfance, il fait des chocolats de chez Cazenave sa madeleine de Proust : « Du passé, c’est mon enfance qui me fascine le plus ; elle seule, à la regarder, ne me donne pas le regret du temps aboli. Car ce n’est pas l’irréversible que je découvre en elle, c’est l’irréductible : tout ce qui est encore en moi, par accès ; dans l’enfant, je lis à corps découvert l’envers noir de moi-même, l’ennui, la vulnérabilité, l’aptitude aux désespoirs (heureusement pluriels), l’émoi interne, coupé par son malheur de toute expression. »
En 1939, Roland Barthes, qui entre-temps a terminé ses études de lettres classiques à la Sorbonne, est affecté provisoirement au lycée de Biarritz : « La famille s’installera dans un petit appartement loué à un Américain, rue du Cardinal-Lavigerie. Henriette Barthes [sa mère] a trouvé du travail dans un hôpital militaire à la place de l’actuel hôtel Regina. Biarritz est pour Barthes un lieu de promenades. » (Gérard de Cortanze,
Écrivains en Aquitaine) Plus tard, Henriette achète une villa à Hendaye,
Etchetoa, puis, en 1961, la maison
Carboué, à Urt, petit village en amont de Bayonne. C’est une bâtisse « solide, presque monacale, massive, affublée de deux grands yeux-fenêtres qui vous regardent comme les yeux de la maure, dans la montagne de Cuenca, là où travaille le peintre Antonio Saura. » (G.C.)
Barthes, chaque fois qu’il redescend de Paris retrouver cette « lumière du Sud-Ouest » toujours recommencée, y vit un rituel quasiment immuable : « À 7 heures 30, il écoute les informations à la radio. À 8 heures, il prend son petit déjeuner avec sa mère, puis sort acheter
Sud Ouest. Travaille jusqu’à 10 heures 30. Première pause : café, cigare. Travaille de nouveau jusqu’à 13 heures. Déjeuner, puis sieste. Traîne jusqu’à 16 heures et travaille ensuite jusqu’à 19 heures. Thé, jardin qu’on arrose, piano, dîner, télévision. Barthes, comme chaque jour, rédige des fiches en écoutant de la musique. Le coucher a lieu à 22 heures. » (G.C.)
Urt est ainsi un lieu de repos, mais surtout de travail, Barthes y projetait d’écrire un roman pour lequel il accumulait de nombreuses notations en fiches. Henriette et Roland Barthes y sont enterrés, sous une même pierre tombale qui porte une double inscription : « Henriette Barthes, née Binger, 1893-1977 – Roland Barthes, 1915-1980 ».
Xavier Rosan